Une leçon de savoir-vivre

Quand j’étais jeune, les dimanches, on écoutait Découverte en famille. Autrement dit, j’ai grandi au Québec dans une famille possédant une télévision. Chaque semaine était un rendez-vous avec Charles Tisseyre pour se faire expliquer, à grands coups d’images et de voix suave, les merveilles de la Nature avec un grand N.

Par un beau dimanche soir, donc, au début de l’été 2004, Charles nous parlait de supervolcans. Plus précisément, il nous informait de la présence de l’une de ces armes de destruction massive sous le parc de Yellowstone, dans l’Ouest américain. Lorsque (pas de place pour les si) celui-ci entrerait en éruption, nous disait Charles, des nuées noires couvriraient le ciel à peu près partout sur Terre, et la quasi-entièreté des États-Unis serait recouverte de plusieurs mètres de cendres. S’ensuivraient des changements climatiques terribles, et pourquoi pas une mini-ère glaciaire avec ça; rendus là je vois pas pourquoi on se gênerait. (Saviez-tu qu’en 1816, il n’y a pas eu d’été au Québec parce que le mont Tambora était entré en éruption le printemps d’avant, en Indonésie ? Par rapport à Yellowstone, Tambora c’est un pet, pis un pet à l’autre bout du monde à part de ça.) Non, encore une fois, pas de place pour le doute : quand serait venu le temps de la superéruption du supervolcan, c’en serait superfini de la race humaine, ou à peu près.

Le reportage finissait sur une note rassurante : les éruptions de Yellowstone, bien que séparées de plusieurs dizaines de milliers d’années, arrivaient à une fréquence assez régulière selon laquelle (pour parler comme un vieux chum que t’as pas vu depuis un boutte mais que t’as pas nécessairement le goût de revoir bientôt) on était dus.

« Mais veux-tu bin me dire c’est quoi le rapport avec 2016 ? » êtes-vous probablement en train de demander à votre écran d’ordinateur. J’y viens.

J’ai passé l’été 2004 à angoisser à propos d’une potentielle explosion de supervolcan. Je m’en souviens, c’était un été-parfait-comme-dans-les-films, avec du camping, du barbecue, des baignades sur les plages de sable du lac Saint-Jean et des journées à 40 degrés. En surface, je m’amusais, c’est bessûr, mais au-dessus de ma tête planait toujours l’ombre de l’hossetie de supervolcan, qui m’empêchait de vraiment profiter du moment. Qu’est-ce que ça donne, anyway, de se faire du fun, autant qu’on sache la fin du monde est déjà commencée au Wyoming pis il nous reste quelques heures à vivre, que je me disais.

Aujourd’hui c’est plutôt le contraire : je vis dans le passé. Le genre de gars qui parle de 1816 dans un texte censé porter sur l’année qui s’en vient, tséveuxdire. Je ne compte plus les heures que j’ai passées (perdues ?) sur le site de BAnQ à étudier en détail des photos et des cartes des lieux qui me sont familiers, pour bien saisir l’ampleur de l’à-quel-point-c’était-mieux-avant. Je pourrais vous raconter dans les moindres détails la belle époque des grands magasins de la rue Saint-Joseph, mais demandez-moi pas quel jour de la semaine on est aujourd’hui.

Tout ça pour dire que cette année j’espère enfin arriver à me faire comprendre (parce que c’est pas parce qu’on le sait qu’on le comprend) que l’un n’est pas mieux que l’autre. Que ce soit de vivre dans le futur en ayant peur de ce qui sera, ou de vivre dans le passé en se pâmant sur ce qui était. D’une façon comme de l’autre, on finit par se couper de ce qui est, on finit par s’aliéner le présent.

Et ça c’est batte, parce que le présent c’est le seul des trois qui, dans un sens, existe réellement. C’est en agissant dans leur présent que ceux qui nous ont précédés ont pu modeler le passé qui, de loin, nous semble à ce point idyllique, et c’est seulement en agissant dans notre présent qu’on peut avoir quelque effet que ce soit sur un futur qu’il est trop facile de percevoir comme prédéterminé.

Ce n’est pas dire qu’il faut oublier le passé et l’avenir, et se contenter de carper le dième (YOLO-moi l’sac). On peut (on doit !) apprendre de l’un pour mieux inventer l’autre. Mais de grâce, ne laissons pas un journaliste scientifique, aussi charismatique soit-il, nous convaincre que les dés sont jetés et que rien ne vaut la peine. En 2016, vivons donc, querisse !

Sans rancune, Charles Tisseyre !

Emmanuel Pelletier-Michaud

 


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