Trois petits mots

Sur le mur de la cuisine que j’avais couvert de peinture à tableau, ils prenaient toute la place. Trois mots brefs, mais géants qui, assemblés ensemble, me faisaient peur et me rassuraient en même temps.

Mon chum les avait écrits couleur rose nanane après qu’on ait discuté de mon avenir. J’étais passée maître en défaites pour remettre l’inévitable à plus tard.

«J’ai rien de prêt.»

«J’ai vraiment besoin d’y réfléchir avant.»

«Si je voulais vraiment faire ça, je serais en train de le faire là, là.»

T’sais, la bullshit qu’on peut se foutre soi-même dans la tête.

Après une énième conversation (lire : monologue auquel mon chum assistait, impuissant) sur le sujet, il a profité de mon absence pour écrire sur le mur les trois mots en imitation de police Impact, taille 1000, gras, italique :

LEAP OF FAITH

C’est une expression qui signifie «faire un acte de foi», sauter en acceptant qu’on a aucune idée de ce qui arrivera. C’est justement ça, le thrill.

On en fait mille par jour, de petits actes de foi.

Quand on ajoute de la Sriracha dans une recette qu’on fait tout le temps.

Quand on pèse sur Send après avoir lu et relu un email et vérifié 4 fois si les pièces jointes sont là.

Quand on dit ce qu’on pense.

Mais cet acte de foi là, celui qui me tiraillait, y’était pas pire big. Il m’achalait. Exaspérée après une semaine de vie commune avec les trois colocs à la craie, je me suis booké un spot dans une soirée d’humour.

Après moult détours et tribulations, projets mort-nés et chicanes de bands, j’en étais rendue là : si je voulais continuer à faire de l’humour, il fallait que je me remonte les manches, que je me ramasse le courage et que je monte sur scène seule.

Ça me terrifiait. Ça me gardait éveillée la nuit.

La peur de me faire accueillir avec une brique pis un fanal, de faire jaser de moi comme étant «la fille mauvaise qui essaye, mais qui fait donc pitié», la crainte de ne rien avoir de pertinent ni drôle à cracher, la peur de me planter, tout simplement.

Pourquoi ça m’attirait, alors? Je sentais, plus fort que tout, que je devais «régler» ça. Je voulais que ma seule motivation de faire (ou pas) du stand-up soit le fait que ça me tente (ou pas). Je ne voulais pas que la peur me ride. Il me fallait donc sauter par-dessus.

Je suis remontée sur scène. Toute seule, comme une grande, avec le but de faire rire à chaque fois. Plein de fois.

Est-ce que ça me terrifie encore? Pas du tout. Est-ce que j’ai encore le goût me pousser tellement je suis nerveuse avant un show? Évidemment. Mais maintenant je connais très bien la suite : je ne me pousse pas, je joue, pis après je mange un hamburger, je rentre chez moi pis je fais des corrections pour la prochaine fois. C’est juste ça.

Le leap of faith, c’est juste ça.

Est-ce que c’est cheesy-psycho-pop? Sûrement. Est-ce que c’est enrageant de se faire remettre dans la face, à chaque fois qu’on passe dans sa cuisine, qu’au fond a juste la chienne? Absolument. Mais ça marche.

Sans rancune, les trois petits mots. Vous m’avez fait chier par moments, mais j’vous aime ben, dans le fond.

Linda Bouchard

 


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