J’essaie d’arrêter de juger

La société m’a appris à détester la cigarette. On m’a enseigné les dangers du tabac pour la santé et combien il est difficile d’arrêter de fumer dès la première « puff ».

De ce fait, j’ai longtemps été ignorant quant au phénomène de la dépendance. J’ai longtemps cru qu’il suffisait d’être fort mentalement pour cesser une dépendance, comme si tout ce qui séparait un addict du droit chemin des poumons roses, c’était un peu de bonne volonté et une dose d’amour-propre.

Je veux vous parler d’un de mes amis d’enfance, Fred – dont je n’utilise pas le vrai nom.

Grand gaillard, costaud, Fred fume depuis ses 12 ans. J’étais présent lors de sa première bouffée de nicotine. Aujourd’hui, Fred fume 3 paquets par semaine et n’arrive pas à arrêter pour de bon.

Il a essayé une bonne dizaine de fois, croyez-moi; inutile, il est accroché.

Je veux relater une conversation particulière : on est devant la maison de ses parents. Il s’allume une cigarette, et moi, à court d’arguments rationnels, de statistiques, de commentaires moralisateurs et de menaces de couper les ponts, je ne sais plus quoi baragouiner pour le sortir du tabagisme.

C’est alors que j’ose une toute autre approche, moins centrée sur ma vision de la chose, et plus sur sa réalité : « Pourquoi fumes-tu? Qu’est-ce que ça t’apporte? Qu’est-ce que ça te donne? Je veux comprendre. »

Fred expire, me dévisage, et me répond sinistrement « Ça me rappelle le manteau de cuir que mon père portait quand il venait me chercher à l’école et qu’il me serrait dans ses bras. Un de mes plus beaux souvenirs d’enfance ».

J’ai figé…

(Parenthèse : Au moment de cette discussion, son père est diagnostiqué d’un cancer généralisé, dû à sa consommation de cigarette.)

Sa réponse fut une grandiose claque dans la face.

Il fume, car ça lui fait du bien. Et moi, dans ma vision bornée de sa dépendance, je ne comprenais pas pourquoi il fumait, ne voyant que les effets nocifs de la cigarette.

Son père est décédé quelques mois plus tard. Pour être franc, j’ai espéré que ce drame l’encourage à arrêter définitivement et s’éviter le même sort. Paradoxalement, je crains que Fred n’écrase pour de bon que lorsqu’il aura fait son deuil. Et Dieu sait que la route peut être longue.

Notre société a une vision très paternaliste de l’addiction. On traite les addicts comme des malades, des junkies, comme des êtres inférieurs.

Pire encore, on les isole. On pense à tort qu’on peut les culpabiliser et les menacer de partir jusqu’à ce qu’ils se reprennent en main, alors que la solution est de se tenir près d’eux quoiqu’il arrive. Qu’ils se sentent épaulés, soutenus. Qu’ils entretiennent un lien significatif avec autrui, sans quoi ils se réfugient dans une addiction.

Ça vaut pour toutes les dépendances, qu’elles soient reliées au tabac, à la drogue, l’alcool, au jeu, au travail, au sexe ou au styromousse.

Sans rancune, Fred. Plus jamais je ne te ferai la morale sur ta dépendance.

Sam Bergeron